La porterie de Jumièges

La porterie ou pavillon d’entrée est située dans l’axe de la porte de l’hôtellerie et occupe cet emplacement depuis une date ancienne. Au porche du 14e siècle sont adossés des bâtiments abritant écurie et aumônerie.
Transformée en maison de maître par Casimir Caumont, l’aile méridionale de l’ancienne hôtellerie devient sous le second Empire un pavillon néogothique : restauration et agrandissement, entrepris par Aimé Lepel-Cointet sont réalisés par l’architecte Eugène Barthélémy fils. Au rez-de-chaussée, où sont installés aujourd’hui la boutique et l’accueil, se trouvaient les salons abritant les collections d’art de la famille Lepel-Coint. Les étages supérieurs étaient aménagés en chambres et sont aujourd’hui en partie réhabilités en bureaux et salles d’exposition et de conférences.
Le bureau du conservateur, situé au premier étage, au sud, présente un plafond en voussure au centre, encadré de moulures en bois doré et habillé d’un semis d’étoiles sur fond bleu.
Une invitée prestigieuse a d’ailleurs passé une nuit dans cette chambre, vocation initiale de ce bureau. Ainsi George Sand affirme-t-elle dans une lettre adressée à Lina Dudevant-Sand avoir passé une nuit dans une des chambres de la porterie le 17 septembre 1869 : « j’ai mon
lit dans une ogive, un plafond en voûte quadrangulaire à étoiles d’argent … ».

Aujourd’hui cette voûte accueille une toile peinte représentant Loth et ses filles.
Cette huile sur toile, datant du 17e siècle, est placée dans un cadre mouluré doré, sur lequel un cartouche indique Paul Véronèse. La toile elle-même n’est pas signée, laissant cette identification d’auteur à l’état d’hypothèse.

L’histoire de Loth et ses filles

Reconnu par les trois grandes religions monothéistes, Loth est un personnage de l’Ancien Testament. Son nom s’orthographie de différentes façons : Lot, Loth, Lut ou Lût.
L’art hébraïque et musulman interdit de reproduire en image Dieu, l’homme et les créatures vivantes. La diffusion de l’iconographie de l’Ancien Testament est donc étroitement liée à l’art chrétien sacré. Dans la Bible, la vie de Loth est intégrée à la Genèse.
Après avoir quitté Ur, en Chaldée, en compagnie d’Abraham, son oncle, Loth arrive sur les bords du Jourdain. Riches en troupeaux, leurs bergers respectifs se querellent et Abraham et son neveu se séparent : Abraham reste dans le pays de Canaan et Loth descend vers
Sodome.
Au cours du sac de Sodome, Loth est fait prisonnier par Kedorlaomer, roi d’Élam, et ses alliés. Abraham les bat et ramène Loth à Sodome. C’est là qu’Abraham reçoit de trois anges l’annonce de la naissance d’un fils.
Un soir, deux anges sont accueillis par Loth dans sa maison à Sodome. Les habitants de la ville se rassemblent devant sa porte et lui demandent de leur remettre ses deux hôtes pour qu’ils puissent en abuser. Loth refuse. Ils cherchent à briser la porte. Les anges les
aveuglent alors d’une grande lueur.
Ils révèlent à Loth que Dieu veut détruire les habitants de Sodome et de Gomorrhe à cause de leurs péchés. Ils lui conseillent de quitter les lieux pour la ville de Tsoar et Iui recommandent de fuir sans se retourner. Au moment où Dieu fait pleuvoir du soufre et du feu
sur les deux villes, la femme de Loth regarde en arrière et se transforme en une colonne de sel.

Loth et ses deux filles se réfugient dans une grotte de la montagne. Sans autre homme avec qui s’unir pour avoir une descendance, ses filles décident d’enivrer leur père et chacune de coucher avec lui. Les deux filles tombent enceintes : l’aînée donne naissance à Moab, et la
cadette à Ben-Ammi. Ce sont les ancêtres des peuples moabites et ammonites, installés à l’ouest du Jourdain et hostiles à Israël. Le récit biblique de l’origine de ces deux nations manifeste leur caractère impur car nés de l’inceste, acte d’une extrême gravité, interdit dans
toutes les civilisations.

Cette toile présente un cadre resserré sur la scène de l’enivrement de Loth par ses filles. A l’arrière-plan du tableau, une ville en feu est représentée : la destruction de Sodome et Gomorrhe est souvent interprétée comme une préfiguration de la condamnation des
méchants lors du Jugement dernier.

De plus, poussière et cendres dans l’Ancien Testament sont souvent des signes de repentir et de pénitence.
Dans un huis-clos sombre, les trois protagonistes sont allongés sur le sol. L’expression du visage de Loth indique l’état d’ébriété dans lequel il se trouve, ne pouvant porter sa coupe pleine de boisson se déversant sur le sol. Les deux filles dévêtues entourent leur père, l’une tenant le pichet de vin.