A la rencontre d’un abbé, Nicolas LEROUX

Vue générale de la pierre tombale

Sur les 82 abbés qu’a connu l’abbaye de Jumièges depuis sa création au VIIe siècle jusqu’à la Révolution, de saint Philibert à Pierre-François Martial de Loménie, vous a été précédemment présenté Simon Du Bosc.

Un autre abbé se distingue dans l’histoire de la communauté, Nicolas Le Roux, qui exerce ses fonctions pendant la guerre de Cent ans et participe au procès de Jeanne d’Arc. Successeur de Simon du Bosc, il est le 59ème abbé, en fonction de 1418 à 1431.

Né à Rouen de parents nobles, il a par sa mère des liens de parenté avec Simon du Bosc qui le prend sous sa protection dès son jeune âge. Il prend l’habit bénédictin en 1395 à Jumièges.

Reçu docteur en décret, en 1411, il est nommé, à la même époque, abbé de la Croix-Saint-Leufroy, puis abbé de Jumièges en 1418 à la mort de Simon du Bosc.

En pleine guerre de Cent Ans, opposant le royaume d’Angleterre à celui de France (entre la dynastie des Plantagenêt et celle des Valois), la ville de Rouen assiégée et réduite à la famine, ainsi que les forteresses et châteaux normands, tombent aux mains anglaises. Nicolas Le Roux prête serment de fidélité au roi d’Angleterre le 14 août 1419.

La communauté doit alors faire face à des pertes financières considérables (arnaque menée par le Prévôt de Paris) et des taxes élevées alors que les rentrées d’argent se trouvent amaigries par la famine des campagnes avoisinantes.

Mais Nicolas Leroux, après avoir obtenu d’Henri V, roi d’Angleterre, la confirmation des biens de son abbaye, par lettre datée de Rouen du 27 mars 1421, doit se confronter à un moine agitateur. S’étant révolté contre l’abbé, il cherche à soulever les habitants de la région. L’abbé fait appel aux troupes anglaises et le moine réfractaire et sa famille sont emprisonnés.

Nicolas Le Roux se trouve à nouveau pris dans les tourments de la guerre et cette fois dans un épisode de l’Histoire de France repris par les historiens, les politiques et les historiographes, le procès de Jeanne d’Arc. Il y est nommé juge, aux côtés du cardinal de Winchester, des évêques de Beauvais, Térouanne, Noyon, Bayeux et Norwich et des abbés de Fécamp, du Bec et autres.

Il semble qu’il n’y ait pris qu’une place secondaire, estimant que tout le procès de Jeanne d’Arc devait être préalablement déféré à l’Université de Paris, dont il a toujours désiré suivre l’opinion dans une affaire jugée complexe.

Nicolas Le Roux tombe malade et meurt le 7 juin 1431, peu après le supplice de Jeanne d’Arc. On ne trouva à sa mort que mille sols, dont le prieur claustral, Gui de Vatetot, se servit pour réaliser ses obsèques dans la chapelle de Saint-Nicolas de l’abbatiale Notre-Dame, où le tombeau était encore visible au 19e siècle.

Le dessin de Gaignières, aujourd’hui conservé à la Bodleian Library d’Oxford, en témoigne

Dessin de Gaignières, Tombe de pierre au milieu de la chapelle de St Nicolas et de la Madelen derrière le chœur de l’église de l’abbaye de Jumièges. http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb405564525

La plaque tombale est bordée par une frise portant une inscription en lettres gothiques puis par une seconde frise composée d’une succession de fleurs quadrilobées.

Son épitaphe, aujourd’hui en partie effacée, a été transcrite par l’abbé Julien Loth dans son ouvrage Histoire de l’abbaye royale de Saint-Pierre de Jumièges, et par Gaignières sur son dessin : l’une complète l’autre avec les abréviations d’usage.

Nous pouvions donc lire : Hic jacet reverendus / pater bonae memoriae Magister Nicolaus Ruffus decretorum doctor eximius, hujus coenibi quondam monachus professus in civitate Rothomagensi claris natalibus / ortus prius de curce sancti Leufridi postea / hujus praefati coenobii pastor qui post laudalbilem administrationem Obiit anno Domini millesimo quadringentesimo trigesimo primo decimo quinto calendas julii decessit Orate pro anima ejus et requiescat in pace Amen.

A l’arrière-plan, un décor architectural gothique présente sur chaque côté un pilastre orné de trois personnages (six personnages au total). Au centre est représenté un évêque qui tient une crosse dans sa main gauche. Sa chasuble est ornée d’orfrois décorés de cercles aux motifs végétalisés stylisés et de fleurons, et un vêtement porté en dessous présente des croix gammées ou svatiska (symbole religieux antérieure au Christianisme).

Aux quatre angles de la dalle funéraire apparaissent des écussons portant les mêmes armes, celles de l’abbé, un chevron accompagné de trois têtes de léopards lampassées.

Détail de la dalle funéraire, partie inférieure

Elle est aujourd’hui conservée, adossée à un mur dans le logis abbatial.